Beau Travail, c’est une
adaptation lointaine du Billy Budd, marin,
d’Herman Melville
(le célèbre auteur de Moby Dick),
d’où est également tiré l’opéra du même nom de Benjamin Britten. Dans la
nouvelle de Melville, le capitaine d’armes John Claggart, fou de jalousie,
s’emploie à causer la perte du jeune marin Billy Budd, au charme surnaturel,
qui s’est attiré les faveurs de l’équipage et de son capitaine, Vere. Claire
Denis s’inspire de cette trame, en reconstituant, au milieu de sa troupe de
légionnaires, le triangle central : l’adjudant-chef Galoup, férocement
interprété par Denis Lavant,
tout en énergie et frustration contenues ; son commandant Bruno Forestier (Michel Subor), tout droit tiré du
Petit Soldat de
Godard (1963), en ayant conservé son nom, sa gourmette, le visage plus marqué
et les cheveux plus blancs ; et Gilles Sentain (Grégoire Colin), le fabuleux
légionnaire, droit, courageux, humble ; aimé de ses camarades, haï par
Galoup.
Beau Travail se présente sous la
forme d’une fable, ponctuée par des extraits de l’opéra de Britten. Le corps
des légionnaires devient ballet, les danses et les gestes rythment la
progression en apparence implacable du récit. Les airs d’opéra, graves,
profonds, donnent à l’affrontement entre Sentain et Galoup une dimension
brutale, fascinante, presque mythologique. Les corps à demi nu rappellent les
chœurs antiques, ils marquent les étapes clés de ce qui s’annonce comme une
tragédie.
C’est
à Galoup, à ses souvenirs que nous devons le film. Retiré à Marseille, il
évoque sa vie dans la légion, à Djibouti ; il nous emmène dans sa rêverie,
peuplée des corps sveltes des légionnaires, rythmée par la routine qu’il aimait
tant : entraînements, gardes, lessives, sorties… jusqu’au jour où
l’élément perturbateur de son monde, « un type qui n’avait rien à faire
là », arrive par un avion de France.
Galoup est
tourmenté. Il jalouse le nouveau venu, Gilles Sentain, qui se distingue du
groupe aux yeux du commandant Forestier par sa bravoure et passe pour un saint,
véritable don du ciel. La haine de Galoup s’accroit, il met en place sa vengeance
contre l’innocent : une punition injuste, une boussole déréglée, et
l’abandon dans le désert de sel.
Inspiré des poèmes
de Melville, Beau Travail est à
sa manière un poème de cinéma. Les dialogues sont rares, les premiers échanges
directs ont lieu au bout de vingt minutes de film. La voix off de Galoup, économe,
se mêle aux corps et aux lieux (la ville de Djibouti, le désert, la Mer Rouge) ;
à la musique (celle de Britten, de Neil Young, des boîtes de nuit), et nous entraîne
dans son monde, au gré d’une caméra toujours placée à l’endroit qui fera sens.
La narration est plastique ; ce sont les lignes, les mouvements qui se
chargent de porter le récit, de façon visuelle, sensuelle.
Les légionnaires
s’entraînent rudement, pourtant leur combat est intérieur. Galoup se sent
seul ; Sentain, est orphelin ; Forestier contemple son reflet, seul face
au miroir. Trois volcans entourent le campement provisoire établi par Galoup et
ses hommes, qui doivent bien « transporter tous une poubelle au fond
d’eux », veut se rassurer Galoup, tandis qu’il perd pied. Les face-à-face
succèdent aux scènes de groupe. Des moments irréels traversent le film, pourtant
ancré dans une certaine réalité sociétale, presque politique, celle des
vestiges de la présence française à Djibouti. A l’aube, les soldats portent l’un
des leurs en triomphe dans les rues de la ville (scène directement tirée du
récit de Melville), traversées au même moment par un Galoup fantomatique, en
chemise noire –peut-être homme qu’il aurait rêvé d’être, dans une autre vie ?
A l’origine du projet,
une commande d’Arte, sur l’Etranger. Claire Denis pense alors à « légion
étrangère », et l’imagine à l’Est de l’Afrique, du côté de Djibouti. Elle
a passé son enfance en Afrique, c’est un continent qu’elle revisite dans beaucoup
de ses films –de Chocolat, son
premier long-métrage (1988), situé au Cameroun, à son dernier en date, White Material (2009), situé « quelque
part en Afrique », dans un lieu imaginaire. Dans Beau Travail, la caméra d’Agnès Godard capte les corps dans leurs
mouvements d’ensemble chorégraphiés par Bernardo Montet (également l’un des
légionnaires), et ils s’inscrivent, de manière presque indissociable, dans
l’immensité désertique, où l’on imagine sentir la chaleur sur les corps, le
vent dans les herbes rares, le sel de la mer. Le groupe hétéroclite, constitué
de véritables légionnaires, de danseurs, d’acteurs –dont certains apparaissent
régulièrement dans la filmographie de Claire Denis (Grégoire Colin, Nicolas Duvauchelle)-- s’est constitué et soudé au cours d’un important travail de
répétition, en amont du tournage. La caméra les suit au plus près, de manière
simple et élégante, faisant vivre le cadre, nous embarquant à leurs côtés.
La menace pèse, les
tensions sont nombreuses. Un hélicoptère explose en plein vol, c’est un
accident, qui cause une victime pourtant. Sentain se blesse au pied. Galoup
inflige à l’un de ses hommes une dure punition. Les légionnaires parcourent les
rues de la ville de Djibouti, comme des intrus ; ils tranchent avec la
population, par leur démarche, leurs uniformes qui crient leur différence. Les
soldats construisent une route, les Djiboutiens les scrutent, les regards sont parfois
tranchants mais personne ne passe à l’acte. Si les légionnaires se battent, c’est
entre eux, autour d’un feu de camp. A la danse et aux chants succède le combat.
Ces deux aspects coexistent d’ailleurs tout au long du film. Galoup danse, avec
Sentain ils exécutent une ronde menaçante, tendue par un regard de haine, mais
aussi de désir. Galoup semble être en proie à une dure lutte intérieure, qu’il
taira aux légionnaires comme aux spectateurs jusqu’à sa danse finale, libératoire
–peut-être enfin débarrassé de la pesanteur qui caractérise les vivants ? Quoi
qu’il en soit, le flot de son énergie contenue explose, il exécute cette danse
en solitaire, irréelle, et sans témoins, comme en écho aux danses du début qui
mêlaient légionnaires et danseuses djiboutiennes.
Le lieu est si
fort, si présent, que les personnages semblent se dissoudre en lui. En
l’absence de dialogues écrits, les acteurs se laissaient habiter par les décors
naturels. Les chorégraphies également se mettaient vraiment en place sur les
lieux du tournage. Dans le récit, les hommes et leurs actes sont souvent représentés
par des signes, des symboles. Après la gourmette de Forestier, la boussole de
Sentain, aussi dangereuse qu’une grenade. Sentain disparaît, ne laissant
derrière lui que cette boussole défectueuse trafiquée par Galoup. Cette
boussole, c’est un peu lui, réincarné dans le paysage.
Contrairement à ce
que l’on pouvait croire, l’issue du film n’est pas réglée d’avance. C’est
l’incertitude, la possibilité d’un espoir, ou l’imagination pure qui le font
dévier de sa trajectoire tragique –certes, vers une autre, pas forcément plus
heureuse. Le point de vue de Galoup narrateur a ses limites ; la caméra
nous donne à voir des choses dont il n’a pu avoir connaissance directement, ou
qu’il imagine peut-être, on ne le saura pas avec certitude. Comme dit Galoup,
tout dépend du point de vue. Le film épouse un certain point de vue et nous
suggère la richesse des autres possibles. Rien n’est figé.
Claire
Liens :
Critiques du film :
« Beau travail est un objet filmique
captivant de bout en bout, une preuve superbe et tangible de cinéma comme art
de l’altérité, une manifestation supplémentaire de la puissance d’expression et
de la singularité du talent de Claire Denis. » (Serge Kaganski)
« Grâce à Claire Denis, les lieux et les
corps qui les habitent ont recouvré leur juste dimension, celle d'éléments
signifiants, et, en l'occurrence, sublimés par le regard d'une grande
artiste. » (Yann Gonzalez)
« Si Beau Travail est si beau, c'est que
le plus calmement du monde il touche du doigt ce qui nous travaille, nous
fissure (l'obsession, la mémoire, la mort annoncée) et lentement nous
désagrège. » (Jean-Marc Lalanne)
« Rêverie libre et intense, Beau Travail
enjambe donc souvent le fil du récit pour capter les sensations contradictoires
d'êtres humains qui n'ont trouvé qu'un moyen de calmer leur cerveau effaré :
fatiguer leur corps. » (Marine Landrot)
« Beau Travail,
de Claire Denis (J'ai pas sommeil),
est un requiem laconique pour un corps d'armée finissant - les légionnaires
cassent des cailloux car ils n'ont pas de guerre à faire - un poème godardien,
d'après Herman Melville, sur la physique et la chimie des corps. » Sur
Bernardo Montet :
« Although the films of Claire Denis
have always displayed a cool, vaguely hallucinatory appreciation of the
surfaces of the world, none of this gifted French filmmaker's previous work has
prepared us for the voluptuous austerity of ''Beau Travail.'' » (Stephen
Holden)
« Never for one moment does this
shimmering, simmering emotional desert storm of a film relax its grip on your
senses. » (Peter Bradshaw)
Articles sur le film :
· Texte de Jean-Luc
Nancy dans Vacarme :
« Paradoxe - qui appartient à Claire Denis, et qui doit peu à
Melville, ou que Melville exploite peu : celui qui perd le sauveur
appartient à l’ordre impeccable - c’est le cas de le dire ! -
que la Légion symbolise ici : ordre de l’armée ou ordre monastique
(l’équivalence est posée dans Melville), ordre rituel (tout le film est scandé
par les figures d’un rite, ses chants, ses marches, ses observances), ordre
enfin de beauté accomplie, puissante et harmonieuse, dont les corps des hommes
sont ici l’incarnation. » (Jean-Luc Nancy)
· Long post de
Jonathan Rosenbaum, critique emblématique du Chicago Reader de 1987 à 2008 :
« I know it sounds fancy to say this,
but the difference between Claire Denis’ early work and Beau travail, (…) is quite simply the difference
between making movies and making cinema. » (Jonathan Rosenbaum)
· Série d’articles
sur différents films de Claire Denis dans Kino-Eye : articles sur Beau Travail, Chocolat, Trouble Every Day,
J’ai pas sommeil. « Her
powerfully emotional films are filled with literary references and the sorts of
marginalised characters usually absent from mainstream cinema. »
· NY Press : «
Beau Travail’s Frantz Fanon-meets-Antonioni rigor is alive with thought. »
(Armond White)
Entretiens avec Claire
Denis :
· Dans Vacarme avec Jean-Philippe Renouard & Lise Wajeman : « J’ai toujours eu de la méfiance — pour moi, pas pour les autres — vis-à-vis des films où la dynamique dramatique se réduit à l’opposition du Bien et du Mal. » (Claire Denis)
· Dans The Guardian avec Jonathan
Romney : « for me, cinema is
not made to give a psychological explanation, for me cinema is montage, is
editing. » (Claire Denis)
· Pour Allociné, sur l’origine du
projet :
Influences :
· Billy Budd, Sailor, d’Herman Melville : le texte original
de la longue et ultime nouvelle du poète, en anglais :
· Traduction de deux poèmes de Melville
qui ont inspiré Claire Denis :
Marche de nuit
Drapeaux roulés, clairons muets,
Une armée passe dans la nuit ;
Lances et casques saluent le soir.
Les légions ruissellent sans bruit,
Marchant librement, en bon ordre,
Ruissellent et luisent dans l'immense plaine,
Point de chef que l'on ne puisse voir
Drapeaux roulés, clairons muets,
Une armée passe dans la nuit ;
Lances et casques saluent le soir.
Les légions ruissellent sans bruit,
Marchant librement, en bon ordre,
Ruissellent et luisent dans l'immense plaine,
Point de chef que l'on ne puisse voir
De l'or dans les
hauteurs
De l'or dans les hauteurs
Et de l'or dans le val,
La convoitise au cœur,
Pour le ciel nulle part
Pour l'homme nul bonheur
De l'or dans les hauteurs
Et de l'or dans le val,
La convoitise au cœur,
Pour le ciel nulle part
Pour l'homme nul bonheur
· Les films de Léos Carax, proche de Claire Denis. Pola X notamment, également une adaptation de
Melville, Pierre ou les Ambiguïtés, est
produit la même année (1999). On y retrouve Katerina Golubeva, également
présente dans J’ai passommeil (1994) et L’intrus (2004) de
Claire Denis, ainsi que plusieurs des collaborateurs habituels de la cinéaste
(Jean-Pol Fargeau au scénario ; Nelly Quettier au montage). Denis Lavant,
rôle principal de Beau Travail, est aussi
l’acteur principal de presque tous les films de Carax. La scène finale de Beau Travail est une référence explicite
à la danse acrobatique de Denis Lavant dans Mauvais Sang (1986).
· Le Petit soldat, de Jean-Luc Godard (1963). Sur fond de
guerre d’Algérie, une source d’inspiration majeure pour la cinéaste,
directement à l’origine du personnage de Michel Subor, Bruno Forestier.
· Querelle, la célèbre adaptation du récit de Jean
Genet par Rainer Werner Fassbinder (1982). Dans Querelle de Brest, le roman de Jean Genet (1947), les extraits des
carnets du lieutenant Seblon, qui font penser à ceux de Galoup, sont mêlés aux
aventures de Querelle. Tandis que le film de Fassbinder est centré sur
Querelle, le matelot objet du désir, le film de Claire Denis se focalise sur
les émotions de Claggart (Galoup), et non Billy Budd (Sentain).
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