Bug fut un choc lorsque je l’ai découvert en salle,
dans une paisible ville de province, dont je tairai le nom, qui proposait le
film en version française. Il ne s’agissait pas d’un choc façon Salo de
Pasolini qui vous heurte frontalement et vous laisse sonné en fin de séance.
Non, il s’agissait davantage d’un choc sous-terrain, de ces films où le
spectateur ressort sans savoir quoi véritablement penser, mais qui vous hante
durant plusieurs jours (voire années). La raison première de cette indécision,
qui fut aussi la première motivation pour découvrir le film, tient en partie
aux échos de l’époque et à l’affiche mentionnant Friedkin comme le réalisateur
de L'Exorciste (dont on fêtera les 40 ans en
2013).
Friedkin réduit trente ans plus tard à un unique film… Et dire qu’à
l’origine le réalisateur devait être John Boorman (à qui l’on avait
proposé le tournage, mais qui avait refusé, ne souhaitant pas martyriser une
fillette durant tout un film et préférant visiblement malmener une troupe de
trentenaires dans Délivrance). Boorman qui dût malgré tout s’en
mordre les doigts puisqu’il accepta de tourner la suite, L'Exorciste 2 - l'hérétique, moins effrayant
mais possédant quelques bons moments). William Friedkin, donc, était connu de ma
petite personne principalement pour un film d’horreur avec une gamine qui
refuse d’aller se coucher gentiment et s’amuse avec des crucifix, ainsi pour French Connection. Avec sa carrière en dents
de scie, Le Convoi de la peur, La Chasse, La Nurse, L’enfer du devoir ou encore Traqué, Friedkin avait cessé d’être un auteur
regardé pour ses nouveaux films (un peu comme Coppola en somme). Mais ce bon
William avait une idée derrière la tête : pour la faire courte, le cinéaste est un grand amateur
du dramaturge Tracy Letts, comme il le confiait dans une interview donnée à Olivier Père. Selon lui, Tracy
Letts est « le meilleur dramaturge en Amérique aujourd’hui, sans aucun
doute. Sa dernière pièce a gagné le prix Pulitzer. Il commence à être reconnu.
Il écrit pour lui-même, sans se soucier du public, des acteurs ou des metteurs
en scène, sans se sentir obligé d’expliquer le sujet de ses
pièces ».
Bug et le récent Killer Joe sont deux adaptations des pièces
de Tracy Letts, auxquelles Friedkin a su apporter sa propre griffe, tout en
collaborant avec le dramaturge sur les scénarios. Petit budget de 4 millions de
dollars produit en 2005 et 2006, Bug met en avant un couple d’acteurs
singuliers. Ashley Judd, (qui à l’époque a déjà beaucoup tourné mais est
connue essentiellement du grand public pour des films policiers hollywoodiens
façon Le Collectionneur, Double Jeu ou Instincts Meurtriers),
et Michael Shannon (également habitué des tournages mais pas encore pleinement
estimé à sa juste valeur lorsque sort Bug).
Pourquoi ce film me laissa-t-il un souvenir si important et
indécis ? Sans doute car cette œuvre désarçonne et ne répond pas aux
attentes originelles pour mieux faire glisser le spectateur vers un inconnu
puissant qui ne laisse pas indifférent. Bug est un film sauvage, ni
véritablement horrifique malgré des scènes assez dures et quelques références
au genre (dont j’imagine un clin d’œil à L’Exorciste lorsque Michael
Shannon, alias Peter, pique une crise sur le lit) ni vraiment intimiste, ni
récit à suspens, ni œuvre expérimentale, le film explore progressivement une
paranoïa maladive et un délire schizophrénique troublant.
William Friedkin aime depuis longtemps mélanger réalisme cru et
fantasmagorie surnaturelle. Avec Bug, le cinéaste réussit à jouer à
merveille de cette ambivalence. Dès la première scène (la seule qui nécessitait
un budget puisqu’il fallait louer un hélicoptère) le spectateur sent qu’une
menace rôde sans que celle-ci soit identifiable. Et les menaces deviennent
nombreuses durant le film, entre un ex-mari violent, un étranger légèrement
barré, un complot gouvernemental, le tout se manifestant par une invasion
d’insectes si infimes que seuls des observateurs aguerris parviennent à les
remarquer. L’angoisse monte en tension pour exploser dans un final énigmatique.
Car Friedkin aime jouer avec le spectateur et n’est pas du genre à le laisser
tranquillement contempler l’écran.
« Je pense qu’un cinéaste devrait au moins essayer d’émouvoir les
spectateurs. Maintenant le grand public cherche une satisfaction immédiate. Ce
n’est pas ce genre de public que je réclame » confiait le réalisateur à
Olivier Père. Et pour émouvoir, dans le sens de bousculer et provoquer des
émotions, l’homme sait y faire. Deux aspects participent largement au sentiment
de malaise qui se dégage de Bug. Comme déjà évoqué, William Friedkin
maîtrise parfaitement sa capacité à entremêler un hyperréalisme parfois rugueux
(le côté poisseux du bar ou du motel pour exemple) avec des éléments
surnaturels. A ce titre, la dernière scène du film (dont je tenterai de garder
le secret) est éloquente puisque se confondent quasiment deux mondes dont on ne
sait plus lequel est réel. C’est d’ailleurs une des forces du film. S’agit-il
d’un simple fantasme de personnage ou assiste-t-on vraiment à une détérioration
de la chambre ? Ce basculement vers un inconnu qui laisse planer un doute
quant à la situation observée provoque un questionnement continu qui empêche
tout relâchement durant la vision du film.
L’autre principe cher à Friedkin réside dans l’enfermement de ses
personnages (et donc du spectateur). Incapable de fuir, ce dernier doit
affronter ce que le cinéaste lui propose. « La majeure partie des films
que j’ai faits et que j’aime dans ma carrière mettent en scène des personnages
dans des situations d’enfermement, comme The Birthday Party d’après
Harold Pinter : c’est parmi tous mes films mon préféré, et il se déroule
presque entièrement dans une pièce. N’oubliez pas qu’environ un tiers de L’Exorciste
se passe dans une chambre à coucher. Les deux films que j’ai réalisés d’après
des pièces de Tracy Letts sont très brillamment écrits et ils traitent de
thèmes qui traversent ma filmographie, la paranoïa et l’obsession. Ils se
déroulent dans des espaces fermés et étroits, pas à ciel ouvert, dans l’Ouest
sauvage ou dans les rues. Si vous regardez French Connection, vous
constaterez que même si c’est tourné à New York cela reste un film très
claustrophobe. Les flics sont enfermés dans leur propre monde.” (Friedkin,
entretien avec Olivier Père).
Traqué également participait de ce principe
d’enfermement. Tommy Lee Jones pourchassait Benicio Del Toro transformé en
soldat fou meurtrier incapable de sortir du trauma de la guerre. L’enfermement
psychologique du personnage et la traque contribuaient à élaborer une tension
palpable. Avec Bug, les personnages sont coincés dans un motel et
construisent un cocon à l’intérieur même de la chambre. Les protagonistes sont
ainsi cloîtrés dans leur propre paranoïa et se coupent volontairement du reste
du monde. Un des aspects fascinants dans la mise en scène de Friedkin, qui
renforce l’esthétique du film, tient à l’usage qu’il fait des objets. Le décor
devient un personnage aussi important que Michael Shannon ou Ashley Judd.
Chaque élément vient apporter sa pierre à l’édification du gouffre dans lequel
s’enfonce le couple. Il n’y a qu’à voir la façon dont les papiers tue-mouche
viennent transformer la cuisine et séparer le monde de Peter, déjà contaminé,
du monde d’Agnès (la chambre), encore intact et sain pourrait-on dire. Mais
quelle est donc cette contamination destructrice qui rôde, quel est l’objet de
cette paranoïa ? Ce ne sont pas vraiment les insectes invisibles (nous ne
sommes pas dans Mimic de Guillermo Del Toro) qui importent, mais plus le
monde moderne et ses périls. Après tout, le titre de Bug, au singulier,
renvoie davantage à la question technologique qu’au monde animalier, comme si
la peur ici provenait de l’explosion technologique qui nous entoure, que l’on
ne maîtrise pas vraiment, qui nous envahit et dont nous sommes devenus
dépendants au risque de ne pouvoir supporter le moindre bug. Il ne s’agit là
que d’une clef de lecture possible et c’est sans doute ce qui fait
de Bug une œuvre marquante dans l’esprit du spectateur. Friedkin et
Tracy Letts distillent une succession de possibles inquiétants qui enferment le
spectateur dans un inconnu inconfortable.
Bug est donc un film de dérangé et vu la filmographie
de Sir Friedkin, se questionner sur la santé mentale du bonhomme n’aurait rien
de très offensant. Pourtant ses goûts cinématographiques semblent assez
classiques. Il découvre sa passion pour le cinéma avec Citizen
Kane et cite la nouvelle vague, Antonioni, Rossellini ou Melville quand il
parle de ses films préférés. Au fil des interviews que l’homme a effectuées,
notamment à l’occasion de Killer Joe, Friedkin apparaît comme quelqu’un
d’entier et d’assez simple, mais quelqu’un qui consacre son énergie à ne pas
faire ce qu’on attend de lui et à déranger les habitudes. Il confiait dans un
des entretiens « Je suis vraiment trop vieux
pour me mettre à genoux et supplier les types de la censure ! Je pense
évidemment que Killer Joe n'est pas destiné aux enfants mais je suis
tout aussi persuadé que c'est aux parents de décider. J'ai rencontré récemment
J.J. Abrams, et il m'a confié que son père l'avait emmené voir
L'Exorciste à 8 ans. Ça n'a pas l'air d'avoir ruiné totalement son existence
!"
Comme les courbettes ne sont pas sa tasse de thé, Friedkin a dû revenir
à des budgets plus réduits et retrouve d’une certaine façon une authenticité et
une énergie nouvelle, qui se dégageaient déjà de Bug et se confirment
dans Killer Joe. Bug fut sélectionné en 2006 à la Quinzaine des
réalisateurs (d’ailleurs la même année que 12h08 à l’Est de Bucarest,
que Les Couleurs de la Toile ont projeté l’année passée). Le film connaît un
accueil mitigé, mais remporte le prix Fipresci. Certains encensent
immédiatement l’œuvre, d’autres ne comprennent que modérément l’ambition. Le
public n’est d’ailleurs pas vraiment au rendez-vous. De toute façon, Friedkin
s’en fout ! « Il n’existe que deux genres à mes yeux : les
films que j’aime et ceux que je n’aime pas. » explique-t-il sans détour,
tout comme il reconnait avoir attendu 5 ans avant de trouver un nouveau scénario
qui lui plaise. Alors que Killer Joe a également connu un parcours
mitigé (présentation à Toronto et Venise en 2011 pour sortir un an plus tard
seulement) et une forte censure aux Etats Unis (le film étant interdit aux
moins de 17 ans), en partie due a la séquence d’ouverture et au sexe féminin vu
de façon frontale, le réalisateur serait déjà sur un nouveau projet. Certains
journalistes ont parlé d’un film avec Nicolas Cage, intitulé I am Wrath, histoire d’un gars dont la femme
est assassinée et qui doit faire justice lui-même après avoir découvert combien
la police était corrompue (un tel synopsis laisse le champ
libre à la mise en scène de Friedkin).
« Je crois en Jésus mais pas en l'Église catholique. Eh bien, de la
même manière, j'ai foi en la puissance du cinéma mais plus trop dans le
Hollywood d'aujourd'hui". Eh bien il ne reste plus qu’à
croire en Friedkin pour qu'il continue à nous déranger.
Emeric
Pour aller plus loin :
Article de Wikipédia :
Interview de William Friedkin :
Interview de William Friedkin :
Premiere.fr :
Critique de BUG, sur Critikat :
Entretien avec Olivier Père :
Analyse de Bug :